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Entre les lieux remarquables que la Planète porte, il en est, sites ou monuments, qui existent en soi : Grand Canyon, Zambèze, Grande Muraille, flexions du grandiose ou du sublime, ils n’ont rien à faire, que de se laisser prendre pour objets de l’admiration universelle.
D’autres au contraire, scients d’eux mêmes, existent narcissiquement, pour soi, mobilisant toute leur industrie à susciter soins et dévotion du public. Ils ont ou sont une image : Venise, Versailles, Châteaux de la Loire, les capitales en général...
Certains, encore, s’offrent à qui se risque à les conquérir, sans ambiguïté ni retenue : lieux de l’extrême et de l’identique, faits d’ingratitude, ou de générosité : déserts de glace ou de sable, grandes forêts des tropiques.
D’autres enfin, qui se dérobent au dire, à la définition. Ont-ils seulement une figure ? Une essence ? Peut-on les saisir sur le fait, le fait d’être ? Ambigus par vocation ou par nécessité, ils so ¶nt sans doute ce qu’ils ne sont pas, et ne sont pas ce qu’ils sont. Si l’homme y est de trop, il ne laisse pas néanmoins de les hanter, obstinément : telle la mer, chez Melville, telles les steppes, llanos et pampas, tel le Sertão. S’il est, alors, une ontologie des lieux, celle qui prendrait pour objet le Sertão serait nécessairement une ontologie problématique : comme l’écrit Guimarães Rosa de son sertão pastoral de Minas Gerais : “les pâturages sont en mal de clôture”, en manque de délimitation, de définition....

Qu’est-ce donc que le Sertão pour nous ? De quelles images cette notion se forme-t-elle ?
C’est d’abord la terre craquelée, les arbustes épineux, les mots d’une Géographie de la faim : semi-aride, latéritisation, latifundia, polygone de la sécheresse, auxquels souscrivent dictionnaires, encyclopédies, manuels scolaires.
C’est, encore, la dévotion mystique des pénitents : panoplie d’ex votos, rhétorique enflammée des beatos, processions de crucifiés qui sont nos contemporai æns;
C’est, enfin, la musique chevauchante, les bardes errants, peut-être aveugles, les cangaceiros au bizarre chapeau étoilé.

Exotique, certes, ce Far-West du sous-développement, ce Moyen Age tropical qui nous tenaille peut-être plus par son insistance à persévérer dans l’être (mais à la fin, qu’ils s’en sortent ! que ne vont-ils chercher fortune ailleurs ? pourquoi faudrait-il que les tropiques soient tristes ?) que par les maux - chroniques, dirait-on - dont il est affligé.
Terre ingrate, donc, où l’homme s’obstine, absurdement. Reste-t-on par espoir, par amour (comme en témoigne tout un répertoire de chansons nostalgiques, où revient si souvent le possessif: “o meu Sertão”, “mon Sertaõ”), ou l’espoir est-il du côté de ceux qui abandonnent, flagelados (victimes du fléau), cortège de retirantes qui fuient vers les terres, supposées de lait et de miel de l’Agreste et de la Zona da Mata ? Quelle est donc cette race de Sisyphe, au dest Åin toujours recommencé ? Nulle part ailleurs, au Brésil tout au moins, les vivants ne mènent une existence aussi manifestement cyclique, une vie qui désigne la mort comme son corollaire immédiat : comme le veut le poète João Cabral de Melo Neto, la mort et la vie s’unissent sous le prénom homonyme, qui, Severino, qui, Severina, de destinées anonymes, en tout points semblables : on touche ici à l’essence : le héros sertanejo est universel par destin.

Race de Sisyphe, ou de Caïn plutôt, dont la déréliction résulterait d’un pêché autrefois commis, évoqué dans une sorte de mythe d’origine : lorsque le Christ errait par les terres du Sertão, il lui arriva de frapper aux portes des maisons pour demander à boire; ce peu d’eau qui lui fut refusé, il refusa à son tour que cette terre d’ingratitude en fût abreuvée : malédiction qui s’étend aux troupeaux, aux chiens, aux nouveaux-nés... Reste, à ceux qui restent, l’errance, promise certes, dans les messianismes indigènes, vers la Ter ère sans Mal, mais aussitôt traduite par ces chrétiens que l’Eglise a abandonnés en reviviscence biblique : sans doute suffit-il d’être un peuple abandonné pour être un peuple élu; et les prophètes ne se lassent pas d’annoncer que le Sertão deviendra mer et que la mer deviendra Sertão...
En attendant, se façonnent, du fond de ce messianisme qu’il nous convient si bien de qualifier de naïf, des portraits d’hommes et femmes de caractère, antithèses de ce héros sans aucun caractère dont on voulu faire le héros de la gens brésilienne : Macunaïma est ici réfuté, relativisé par Antônio Conselheiro, Lampião, Maria Bonita, figures épiques d’une épopée sans héros véritable ni succès. Peut-être, au reste, ne fait-il pas bon, au Brésil, être un héros de caractère : du sacrifice de Tiradentes, précurseur de l’indépendance, à l’épopée contemporaine de Luis Carlos Prestes, le Chevalier de l’Espérance, on perçoit combien le refus passionné de ä la versatilité étonne et détone. Dans ce pays de séculaire et impitoyable domination, le salut - individuel, provisoire - des dominés passe, dès l’origine, par la séduction, nudité indigène oblige. Où l’on voit qu’il conviendrait d’ajouter un appendice d’érotique à la théorie de la lutte des classes : Gilberto Freyre versus Hegel; le Brésil colonial conduit à une révision de l’allégorie du Maître et de l’Esclave : ce n’est pas le travail qui dénoue le conflit, mais la volupté. L’alternative de la société esclavagiste est : oppression ou séduction.
Le sertanejo, lui, ne séduit pas : il enlève, ou entraîne à sa suite. Ainsi, Maria Bonita, dans la Geste de Lampião, reconnaît-elle au premier regard son héros (comme Jeanne d’Arc, autrefois, Charles) dissimulé parmi ses soldats, ses cabras.. Nulle approche, nul besoin de dire ou de circonvenir : elle rassemble quelques affaires et quitte son mari, cordonnier, pour suivre son destin au cangaço.
Le sertanejo ne séduit pas parce qu’il n’est pas séduisant, corps stigmatisé, sourcil et front barrés d’une ride, sorte d’hérédité acquise des hommes ployés sous le soleil. Et quand le sourire de l’Africaine ou de l’Indienne s’efface, au abords de ce monde d’où pitié, bonté, séduction sont politiquement bannies, il laisse la place à une autre fente du visage, la cicatrice du facão, de la machette, trace du combat perdu d’avance, rappel de l’échec. “J’ai appris à dire non, à voir la mort sans pleurer”... révolte, mais aussi résignation; cruauté et dévotion, paradoxes du combat que se livrent Dieu et le Diable sur la Terre du Soleil. A Canudos, la prophétie du Conseilheiro s’est accomplie, sarcastiquement : le Sertão s’est fait mer, et la mer Sertão. D’un barrage sur le Vaza Barris est né un lac, au centre de la fournaise aride, où aujourd’hui, quelques pêcheurs jettent leurs filets au dessus des cimetières engloutis de pénitents et des canons de la République.
Mais la révolte continue. Sait-on qu’à Canudos aujourd’hui, au bord de ces eaux qui sont censées laver la mémoire du martyre, des fidèles se rassemblent, non seulement pour commémorer ces morts dont moins d’un siècle nous sépare, mais pour rejouer leurs luttes ? Dans ces terres où l’élevage de la chèvre est l’unique ressource pastorale, l’unique source de protéines, on voit régulièrement se restreindre l’espace communautaire destiné au libre pâturage des caprins : de gros propriétaires terriens s’en emparent sans droit ni vergogne. Et les pélerins de Canudos sont ceux-là mêmes qui, la nuit venue, sur les territoires voisins de Monte Santo, de Euclides da Cunha, de Uauá, cisaillent les barbelés des accapareurs de terres. Car ce ne sont plus les pâturages qui manquent de clôture, mais les enclos qui sont en manque de pâtures, comme ce sont aussi les points d’eau, moins rares qu’il n’y paraît, qui, faute de partage, sont en manque de troupeaux, de terres à irriguer.

Et voici que dans ce drame cyclique, d 9ans cet Auto perpétuellement représenté, surgit un personnage inattendu, inassignable, qui ne laisse assimiler à aucun rôle connu, apôtre d’aucun Dieu, suppôt d’aucun Diable, ni prophète, ni coronel, ni vaqueiro, ni jagunço, ni cangaceiro : le photographe.
Non pas celui qui installe son trépied sur la place publique, cuvettes d’hyposulfite à l’air, où l’on débite l’identité de ces citoyens oubliés, si vite endimanchés d’un coup de pinceau: portraits en bourgeois, adoubés en seu doutor, affublés d’une cravate ou d’un veston qu’ils n’ont jamais portés, ne porteront jamais. Et surtout, ce fard inimitablement pastel, qui abolit à jamais les expertes nuances de la taxonomie raciale: cafuzo, mameluco, cabrocha, crioulo, sarará, mulato pardo, caboclo. Certes, elle n’est guère ambiguë, la fonction de ce négateur de per æsonnalité. On l’appelle lambe lambe, le faiseur de portraits mal léchés, pendus au mur de chaque maison, tous les mêmes, les Severino, les Severina : (...comme, au dos de la planète, le Paysage Humain aperçu de la fenêtre de ton train turc, Nazim Hikmet: Mehmet, Mehmedjik, Mehmet).
Que vient alors faire ce photographe dans les Terres de l’Abandon ?
Vient-il se repaître de l’exhibition des Damnés de la Terre ?
Est-il cynique, ou ami du genre humain, lui, Patrick Bogner, qui promène sa lanterne obscure dans le faux jour des masures au parois déchirées ? Quel homme cherche-t-il, en un siècle où l’on proclame la mort de l’Homme ? Peut-être ne cherche-t-il personne d’autre que lui-même. Et pourtant il trouve : des visages d’hommes surgissent de ce peuple subhumain. Eux que personne ne regardait, lui, qui ne regarde qu’en s’exposant, voici que leurs regards se croisent, sujets en train d’advenir, lui par eux, eux par lui, à la subjecti Åvité.
Pour cela, il faut non les traquer, mais les dénicher dans l’ombre d’oubli où ils se tiennent, les révéler dans la luminosité chiche, ou au contraire tamiser l’excès mortifère de leur soleil inexorable; il faut rendre à ces existences desséchées l’humidité qui fait la vie, celle des fécondations et des gestations : ombre, tressaillements, secrets, attente au ventre des bombonnes, mais aussi sourires des yeux et du visage, qui cessent d’être ces rictus que le soleil impose. La présence du photographe est donc faite de symétrie, de réciprocité, de reconnaissance. Bogner arrive avec son vide pour bagage, problématique face au Sertão également problématique. Les images qu’il produit sont celles de la rencontre avec sa métaphore dans le monde, au coeur de quelques états du Nordeste du Brésil. Sans ce qui naît de cette rencontre, entre le Sertão de l’espace - celui qui s’extériorise, se manifeste à travers ces terres confisquées - et le Sertão de dentro, sertão du dedans ±, errance et inquiétude, le Sertão resterait une pure figure de l’aporie, impénétrable, définitivement autre.

Nulle idéologie de commande, rien que la nudité d’un regard qui accepte d’être regardé, face à l’autre nudité - non celle, originelle, d’avant le pêché - mais celle du dénuement, celle des descamisados. Si l’on n’y prenait garde, sous la lumière trop crue, elle se répandrait spontanément en obscénité. L’exhibition au grand jour tuerait aussi sûrement que le soleil. Aussi une éthique inspire-t-elle l’esthétique de Bogner, qui redouble le clair obscur d’un art de la litote :
Portraits de garnements, peau salie, au lance-pierre : c’est de leur âge, où est le mal ? Cependant, le mal est là, qui les déborde, les transcende : le jeu innocent est aussi condition de leur survie. Chaque oiseau, chaque rongeur tué prolonge le sursis de ces jeunes prédateurs et de leurs familles. Pourtant, au delà de la nécessité qui les presse, /ne lit-on pas sur leurs traits la noblesse de leur lignage ? De quel cacique descendent-ils, et, au fait, où sont leurs arcs et leurs flèches ? Mais non, ce sont deux gamins frondeurs, voilà tout, dont les ancêtres, mâtinés de Portugais et de Hollandais, ont depuis longtemps, faute d’eau, oublié la légendaire propreté indigène, et dont les parents sont trop pauvres pour leur donner une chemise.
Ou bien encore, cet arbre, tenu par des tuteurs : sous sa frondaison, deux chiens affalés de chaleur, semblent chercher à absorber le reste de fraîcheur que recèle encore la terre naguère ombragée. A côté, un autre quadrupède, qui participe autant du genre canin que de l’essence feuillue : un banc. Canicule ? Sécheresse ? Lui seul se tient debout, lui seul résistera....

Peut-être le Sertão n’est-il lui aussi, qu’une immense litote : celle du commencement du monde, avec ses témoins des temps où les choses n’avaient pas encore de nom, où la propriété venait d’être enfantée par le vol, ou bien celle de la fin du monde, où la terre sera enfin dévolue...pour accueillir les morts. Litote du temps qui ne passe pas, avec ses effigies d’horloges peintes aux clochers des églises, litote de la détresse de ce continent aux veines ouvertes depuis cinq siècles. A nous maintenant d’emprunter les pistes du Sertão, accompagnant Bogner à la rencontre des sertanejos, cherchant en eux ce nous-même qu’à travers lui ils dévisagent, ce nous-même à qui ils sourient, à qui ils acceptent de livrer, femmes et hommes, enfants et vieillards, animaux et humains, et jusqu’aux choses inanimées, un fragment de l’énigme d’être au monde.

••• Jean-Claude Elias